Il faut y être tôt. L’auvent de toile retient une lumière basse, les bottes sont posées la veille, et l’odeur arrive avant la vue : de l’écorce sèche, une feuille froissée, quelque chose d’amer et de poivré. Les cornets sont faits en papier journal. La balance est en cuivre.

Cela ressemble à un étal parmi d’autres. C’est aussi, et personne ne l’affiche, un lieu de transmission.

Un étal est un inventaire

Au Bénin, une équipe conduite par Aristide Adomou a fait ce que personne ne fait d’ordinaire : compter. Sur le seul marché d’Abomey-Calavi, les chercheurs ont recensé 205 espèces végétales, appartenant à 181 genres et 74 familles.

Le travail est paru en 2012 dans l’International Journal of Biological and Chemical Sciences. Il ne dit pas seulement que l’on vend des plantes. Il dit qu’un marché urbain tient, sans le nommer, une collection botanique.

Deux cent cinq espèces sur un seul marché. Ailleurs, on appellerait cela une collection.

En Guyane, une équipe réunie autour de Marc-Alexandre Tareau a interrogé les marchands de plantes aromatiques et médicinales entre 2016 et 2018. Leur article de 2019, dans la revue EchoGéo, décrit une chaîne courte : on cueille, on lie, on vend.

Plus de 300 échantillons d’herbier sont sortis de cette enquête et sont déposés à l’herbier de l’IRD, à Cayenne. Un étal du marché a fini en planches d’herbier dans une institution scientifique. C’est le trajet qui nous intéresse.

Ce que la ville déplace

À La Réunion, la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel du ministère de la Culture consacrée aux simples note un glissement discret. Les tizanèr, les praticiens des tisanes, sont d’origine rurale et peu nombreux.

Avec un environnement de plus en plus urbain, précise la fiche, ils se retrouvent également sur les marchés et dans des boutiques spécialisées. La même fiche liste où les habitants se procurent leurs tisanes : la famille, les marchés, la kour des maisons, la pharmacie.

Autrement dit, le marché n’est pas le lieu d’origine de ce savoir. Il est le lieu où il se replie quand la maison n’en est plus le siège. C’est un abri, et un abri est fragile.

Ce qui est transmis
Le vocabulaire, d’abord, parce qu’il porte l’histoire. À La Réunion, la fiche du ministère de la Culture atteste les simples, les zerbaz, la tizane, les zerbaz péi, et le tizanèr qui les prépare. Elle décrit une transmission « de l’aîné au cadet », et une association de Saint-Paul, Avenir de Sans-Souci, qui la tient depuis 1984. Elle rapporte aussi un épisode précis : la crise du chikungunya de 2005 a fait redécouvrir des plantes, dont le kinkéliba, arrivé d’Afrique de l’Ouest. Les patrimoines tropicaux ne sont pas des cases séparées : ils circulent, et un marché est l’endroit où l’on voit cette circulation à l’œil nu.
Ce que l’on sait aujourd’hui
Que ces plantes soient vendues et utilisées est documenté ; que chaque usage soit efficace ne l’est pas. Un rapport de l’UNESCO reprend l’estimation courante selon laquelle 80 % des populations des pays en développement recourent à la médecine traditionnelle pour les soins primaires. C’est un ordre de grandeur institutionnel sur un usage, pas une mesure d’efficacité, et il ne porte pas sur les territoires français. Les chercheurs guyanais avancent de leur côté que la majorité des plantes médicinales consommées sur le littoral viendrait de la cueillette : ils le donnent comme une estimation issue de travaux non encore publiés. Nous le rapportons tel quel, avec sa réserve.
Précautions
En France, la vente des plantes médicinales n’est pas libre. Le décret n° 2008-841 du 22 août 2008 fixe la liste de celles que l’on peut vendre hors pharmacie : 148 plantes au 1er janvier 2020, sur une liste A qui en compte 454. Le reste relève du monopole pharmaceutique. Une botte achetée sur un étal n’a passé ni contrôle d’identification, ni dosage, ni test d’interaction. L’ANSES met à disposition un tableau de 118 plantes utilisées en compléments alimentaires, avec contre-indications et interactions médicamenteuses, et recueille les signalements par son système de nutrivigilance. Nous ne donnons ici aucun dosage. Une grossesse, un enfant, un traitement en cours : la question se pose à un médecin ou à un pharmacien, avant l’achat.

Ce que nous n’avons pas trouvé

Il faut le dire, parce que c’est le plus parlant. Nous cherchions le prix d’une botte, le chiffre d’affaires d’un étal, la part des femmes parmi les vendeurs. Nous n’avons trouvé aucun chiffre attribuable.

Nous n’avons pas trouvé non plus d’inventaire d’espèces pour un marché des Antilles ou de La Réunion, ni d’étude nommée sur les marchés de Dakar ou de Lomé. Il existe un décompte pour un marché du Bénin, et à peu près rien ailleurs.

Ce n’est pas une absence de commerce. C’est une absence d’archive. Un métier que l’on ne compte pas est un métier que l’on peut perdre sans s’en apercevoir.

Nous irons voir ces étals et nommer ceux qui les tiennent, territoire après territoire. En attendant, il reste une chose à faire au prochain marché : demander à la personne qui vend le nom de la plante, et qui le lui a appris.